Les chiens des rues – différents des chiens de compagnie ?


Blog, Comportement, Relation homme-animal / samedi, juillet 21st, 2018

chiens des rues tibet

Les chiens des rues sont des chiens qui vivent dans les rues de villes (ou villages) où ils évoluent librement. Ils sont parfois considérés comme des parias et exterminés de façon brutale dans certains pays. C’est la raison pour laquelle de nombreuses associations leur viennent en aide et les font adopter en France. En plus de l’intérêt grandissant que les amoureux des chiens leur portent, ils sont de plus en plus étudiés par les scientifiques afin de mieux comprendre les comportements naturels de l’espèce. 


Les différents groupes de chiens 

Trois groupes divisent les chiens domestiques (Canis familiaris): les chiens féraux, les chiens libres (ou chiens des rues) et les chiens de compagnie (chiens de race ou croisements). Ces groupes diffèrent par leur adaptation à différentes niches écologiques : 

– Les chiens féraux ne cohabitent pas de façon continue avec l’homme et vivent dans un environnement qui n’est pas contrôlé par ce dernier. Par exemple, il y a des populations de chiens féraux dans les Alpes qui vivent dans les forêts et qui ont très peu de contact avec les humains. Ils sont souvent les vrais responsables des attaques ‘de loups’ qui surviennent sur des troupeaux. Certains groupes de chiens féraux évoluent vers une espèce distincte (ex: les Dingos d’Australie).

– Les chiens libres cohabitent de façon continue avec les humains, mais ne sont pas restreints par ces derniers dans leurs mouvements et leurs choix. Si leur mode de vie n’est pas contrôlé par les humains, les chiens libres sont tout de même dépendants de ces derniers, car ils leur fournissent directement ou indirectement de la nourriture, un abri ou même une protection.

– Les chiens de compagnie (chiens de travail inclus) vivent de manière continue avec les humains qui contrôlent la plupart des aspects de leur vie. C’est en fait la définition d’un animal captif, ce qui pour certains à un sens péjoratif qui devrait nous pousser à questionner l’éthique de ces relations. D’ailleurs, cette restriction est souvent considérée comme une cause majeure des troubles comportementaux des chiens. En revanche, ils ont l’avantage d’être protégés, mieux soignés et nourris en permanence. Le fait qu’ils aient été intensivement sélectionnés pour leur grande capacité d’adaptation et leur sociabilité, en fait des animaux malléables qui vivent généralement bien “en captivité”. Ils représentent seulement 15 % des chiens domestiques dans le monde.


Les chiens libres dans l’éthologie canine

Le biologiste Raymond Coppinger a publié l’un des textes majeurs sur les chiens libres. Il les a étudié dans le but de mieux comprendre l’évolution du chien domestique et son comportement. À l’époque, la science avait déjà validé l’hypothèse indiquant que le chien domestique descend du loup. La théorie de Coppinger concernant le processus de domestication du chien, maintenant la plus répandue, est la suivante : à une époque coîncidant probablement avec les débuts de l’agriculture, des loups se sont approchés des humains afin de se nourrir de leurs déchets. Les loups les plus sociables, ceux qui osaient s’approcher, se sont adaptés à cette nouvelle niche. Quant aux autres, ils s’éloignaient des hommes pour vivre de façon plus sauvage. Sur une longue période, les deux groupes se sont séparés pour former deux espèces distinctes : le chien domestique dont le caractère sociable en fait “le meilleur ami de l’homme”, et le loup, animal sauvage et mystérieux par excellence. La différence avec les chiens féraux est que ces derniers font le procédé inverse en redevenant sauvages, ce qui peut à terme les conduire à former une espèce distincte, comme les Dingos Australiens (Canis dingo – sous-espèce du chien, puis espèce distincte depuis 2014).

La grande majorité des chiens qui vivent sur notre planète sont des chiens qui n’appartiennent à personne et qui ont une vie très similaire à celle des premiers chiens, ceux qui existaient bien avant leur sélection par l’homme pour la compagnie ou pour le travail. L’étude de leurs comportements peut donc nous en apprendre beaucoup sur l’espèce. En effet, les chiens des rues sont libres d’exprimer leurs comportements naturels et de faire des choix en accord avec leur bien-être. A l’inverse, pour les chiens de compagnie tout ou presque est contrôlé par leur maître : le lieu de vie, la routine, la durée du repos, le partenaire sexuel, la durée du maternage, etc.

 

chiens des rues


Notre impact sur le comportement du chien

Grâce à nos connaissances sur les chiens libres, nous avons une meilleure compréhension de l’impact que nos choix peuvent avoir sur le bien-être et le comportement de nos chiens. Beaucoup de leurs comportements reflètent en réalité leur adaptation au mode de vie que nous leur imposons.
Par exemple, en ce qui concerne la reproduction, il y a une différence importante entre leur comportement naturel (non restreint par l’homme) et le comportement qu’ils ont dans un cadre contrôlé par l’homme. La femelle libre choisit son partenaire pour l’accouplement, elle peut même en avoir plusieurs, alors que le partenaire de la chienne de compagnie est généralement sélectionné par l’homme. Il n’est d’ailleurs pas rare que cela débouche sur un échec, car la femelle ne veut pas du mâle.

Autre différence importante : en France, un chiot peut être vendu et donc séparé de sa mère à 8 semaines (délai minimum légal). C’est un âge auquel le sevrage alimentaire est généralement terminé (le chiot peut manger de la nourriture solide). Cela dit, le sevrage affectif et l’apprentissage du chiot sont souvent loin d’être achevés. Chez les chiens libres, les petits restent avec la mère plusieurs mois. Parfois, la mère peut rester près d’eux pendant 6 mois si elle n’est pas à nouveau pleine et souvent les chiots vivent à proximité d’elle à vie (sur le même territoire). Le sevrage affectif est progressif : la mère s’éloigne d’eux petit à petit et pour des périodes de plus en plus longues. La séparation est rarement aussi brutale que celle imposée aux chiots issus d’élevages, vendus à 8 semaines.

 

chiens des rues
Femelle libre et ses chiots de 8 semaines qu’elle allaite encore, Inde.

Un autre exemple important est l’activité quotidienne des chiens des rues. Une étude récente (2) a montré qu’ils passent beaucoup de temps à dormir ou se reposer. La défense et l’exploration du territoire ainsi que la recherche de nourriture leur prend plusieurs heures par jour et ils sont plus actifs la nuit que le jour. C’est bien souvent à l’opposé de la façon dont nous stimulons nos chiens de compagnie : les promenades n’impliquent généralement pas assez d’exploration libre et il n’y a aucune recherche de nourriture, car elle est gobée en quelques minutes dans le bol. 


Des comportements adaptés à l’environnement de vie ?

Si les chiens de compagnie semblent généralement bien tolérer les choix qu’on leur impose, certains chiens des rues qui ont été adoptés supportent très mal ce mode de vie. Une étude récente menée sur les chiens libres de Bali, à montrée que les chiens adoptés par des habitants de l’île avaient plus de comportements agressifs et indicateurs de stress que leurs congénères qui vivent toujours dans les rues (3). On peut en conclure qu’il est très difficile pour un chien des rues de vivre dans un environnement restreint comme celui de nos foyers et la plupart auront du mal à s’y adapter. 

La question de savoir si les chiens de compagnie sont adaptés à l’environnement de vie restreint que nous leur proposons se pose toujours. Si c’est le cas, ils ne souffrent pas du manque de liberté comme certains chiens des rues qui sont adoptés. La plupart ne sont d’ailleurs pas du tout adaptés à la vie dans la rue. Imaginez-vous lâcher votre chien au milieu d’une ville Indienne sans vous en occuper … il n’irait probablement pas bien loin. En revanche, les nombreux troubles du comportement chez le chien de compagnie indiquent que le mode de vie qu’on leur impose n’est pas toujours si bien adapté à leurs besoins et peut impacter leur bien-être – les causes sont très souvent environnementales ou relationnelles.


En conclusion

Le répertoire comportemental des chiens des rues propose une base comparative qui nous permet notamment d’évaluer si nos chiens ont la possibilité d’exprimer leurs comportements naturels et d’assouvir leurs besoins primaires. Elle nous permet aussi d’évaluer l’impact que nos choix, nos attentes et notre conception de la relation homme-animal peuvent avoir sur nos compagnons.

Des questions sur l’éthique de nos relations avec les chiens doivent être posées, notamment lorsqu’il s’agit de sortir un chien des rues de son environnement pour le faire vivre dans un cadre qui restreint beaucoup de ses choix. Bien que dans beaucoup de cas, ces chiens vivaient dans des conditions extrêmement difficiles, nous devons comprendre leurs difficultés pour leur offrir une meilleure vie et prévenir l’apparition de troubles du comportement.

 

Le saviez-vous ?

– 150 millions (15%) des chiens de la planète sont des chiens de race (de compagnie), les autres 850 millions sont des chiens libres ou sauvages
– La plupart des chiens libres ne sont pas des chiens de compagnie abandonnés et ils ne sont pas un mélange de chiens de race (sauf dans quelques cas, comme par exemple l’île de la Réunion où les chiens des rues sont des chiens errants qui se reproduisent)
– Leur morphologie est le fruit de l’évolution, de la sélection naturelle et de l’adaptation à leur environnement. C’est pourquoi les chiens libres de Bali et d’Inde (entre autres) se ressemblent beaucoup. Ils ont évolué pour vivre dans des conditions très similaires.

 


Lecture citée:
(1) R. Coppinger & L. Coppinger. A NEW UNDERSTANDING OF CANINE ORIGIN, BEHAVIOR, AND EVOLUTION (Anglais) Livre
(2) S. Pangal. LIVES OF STREETIES: A STUDY ON THE ACTIVITY BUDGET OF FREE-RANGING DOGS (Anglais) Lien vers l’article
(3) Corrieri L, Adda M, Miklósi Á, Kubinyi E (2018) COMPANION AND FREE-RANGING BALI DOGS: ENVIRONMENTAL LINKS WITH PERSONALITY TRAITS IN AN ENDEMIC DOG POPULATION OF SOUTH EAST ASIA. PLOS ONE 13 (6): e0197354 (Anglais) Lien vers l’article

 

 

Une réponse à « Les chiens des rues – différents des chiens de compagnie ? »

  1. Mon dossier d adoption est en cours et j avoue que la lecture de ton article était passionnante. C est intéressant de voir toutes ces différences de comportement et de les ressituer dans le contexte de la rue. Sur les chiens de forêts… un survivaliste expliquait qu un humain avait peu de chance face à eux car ils agissent par appat. L un d eux vient par devant pendant que les autres t encerclent avant de t attaquer au cou par derrière… un comportement qu on ne voit jamais chez nos chiens domestiqués.

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