VOICI POURQUOI ON NE RÈGLE PAS UN PROBLÈME DE COMPORTEMENT EN UNE SÉANCE


Thérapies comportementales / samedi, juin 12th, 2021

Beaucoup de professionnels du monde canin promettent de résoudre des comportements problématiques en une ou deux séances. En ce moment, ils sont nombreux à proposer des vidéos sur la réactivité et l’agressivité, montrant la résolution très rapide du problème. Ce sont pourtant des problèmes assez sévères.

Elles commencent généralement avec une mise en situation. Le chien réagit fortement à la vue d’un déclencheur (congénère, humain, voiture…). S’ensuit de nombreux croisements avec ces déclencheurs, une laisse tenue très courte pour empêcher le chien de réagir ou des caresses sur la tête d’un chien qui tente d’agresser. Parfois, ce sont les chiens de l’éducateur qui tournent de manière insistante autour d’un chien, sans prêter attention à ses réactions. Et puis quelques heures plus tard, le chien ‘problématique’ marche à côté de son gardien, sans réagir face aux déclencheurs autour de lui.

Se vantant de leurs résultats, ces professionnels profitent de l’attrait généré par leurs vidéos pour émettre des critiques envers les méthodes opposées aux leurs. Dans leur ligne de mire, les conseils visant à éviter ou garder ses distances avec les déclencheurs, à travailler dans un environnement non-stressant ou encore, à ne pas causer de réactions chez le chien. Je vais donc vous expliquer pourquoi tous ces conseils vont en fait favoriser l’apprentissage de nouvelles réactions.

Pourquoi changer un comportement prend du temps

Malgré le fait qu’il y a généralement des émotions à valence négative associées à ces comportements et qu’elles impactent fortement le bien-être de l’animal, ce qui importe souvent plus aux gens, c’est de ne plus avoir à subir ces réactions.

Le problème, c’est que dans une grande majorité des cas, les gens tolèrent ces comportements jusqu’à un certain point. Entre le moment où le problème apparaît et le moment où ils consultent, les comportements ont été répétés de nombreuses fois. Chiens comme humains, nous sommes des créatures d’habitudes (‘bonnes’ ou ‘mauvaises’) et notre cerveau est programmé pour les renforcer. Ces automatismes facilitent notre vie, car sans eux, même des tâches très simples demanderaient une énergie trop importante à notre cerveau.

Le plus un comportement est répété, le plus les connexions neuronales qui sont associées à ce comportement se renforcent. En réponse à des stimuli présents dans l’environnement ou de sensations, les réponses comportementales sont exprimées via ces connexions.

Avec assez de répétitions, les messages qui passent par ces chemins neuronaux se transmettent de plus en plus vite ; les comportements s’automatisent. Par exemple, lire et conduire sont des comportements complexes, qui nécessitent un certain nombre de répétitions avant de s’automatiser. Réfléchissez-vous encore à ce que vous devez faire pour lire un texte ou conduire une voiture ? Non, car lorsqu’une habitude est formée, les fonctions cognitives sont peu engagées. Face à un stress intense, durant lequel il peut être difficile d’utiliser ses capacités cognitives, ces habitudes nous permettent d’agir. Un stress intense peut donc être un facteur déclenchant ces réactions.


La plasticité neuronale

Le cerveau est bien fait. Ce n’est pas parce que ces chemins neuronaux sont créés et renforcés qu’on ne peut pas changer des habitudes. La plasticité neuronale permet une flexibilité comportementale qui favorise l’adaptation, via de nouvelles connexions et répétitions.

On peut donc créer des nouveaux chemins neuronaux. Surtout si on le fait en stimulant différents sens. Au final, le même stimulus va causer une réaction différente. Cependant, il faut un bon nombre de répétitions avant que ce nouveau chemin neuronal devienne le chemin par défaut. On estime d’ailleurs qu’il faut des milliers de répétitions pour bien maîtriser une nouvelle compétence. Pour compliquer la tâche, les connexions ‘par défaut’ seront résistantes au changement si elles ont été beaucoup sollicitées. Il faut donc agir le plus tôt possible. Dans le cas contraire, il sera impossible de changer ces chemins neuronnaux aussi rapidement que dans ces vidéos – en une séance.

➤ Pourquoi il faut éviter les déclencheurs – ou ne pas déclencher la réaction problématique

Les connexions par défaut sont également résistantes au changement si elles continuent d’être sollicitées. C’est ce qui arrive si le chien continue d’exprimer les réactions problématiques. Dans bien des cas, il faudra mettre en pause les chemins neuronaux ‘par défaut’ et cela nécessitera une période durant laquelle l’animal ne sera pas exposé aux déclencheurs ou uniquement à des déclencheurs de faible intensité, qui ne généreront pas la réaction problématique.

C’est pour cela qu’on conseille d’éviter les déclencheurs ou de garder ses distances, bien que nous savons que c’est difficile à appliquer. Si on ne peut pas éviter les déclencheurs, on peut essayer de gérer d’autres facteurs qui vont faciliter les nouveaux apprentissages :

Prendre de la distance joue énormément dans cette gestion des déclencheurs. Un chien sera beaucoup moins stressé par la vue du déclencheur et sera plus apte à réfléchir, se concentrer, analyser et prendre des décisions. Cela facilitera grandement l’apprentissage de nouvelles réactions (et les nouveaux chemins neuronaux qui y seront associés).

Limiter les stimuli /distractions dans l’environnement favorisera également l’apprentissage. Un environnement calme et/ou familier réduira le stress, ce qui améliorera les performances cognitives.

La bonne santé physique de l’animal et la qualité de son sommeil sont tout aussi importantes. Ces changements demandent beaucoup d’énergie au cerveau, qui a besoin d’un maximum de repos. Les maladies et douleurs, elles, peuvent impacter le bien-être de l’animal, influencer ses humeurs et diminuer ses performances cognitives.

L’état émotionnel est le facteur qui a le plus d’influence sur ces changements. Il peut aussi bien rendre l’apprentissage impossible, comme il peut grandement le favoriser. Un état émotionnel à valence négative réduit le bien-être de l’animal, augmente son stress et le rend plus pessimiste.

Émotions et stress – une bombe à retardement

Généralement, ce type de réaction implique une forte excitation, du stress et des émotions à valence négative (ex : peur, frustration). Elles sont d’ailleurs peu mentionnées. Ce cocktail rend les apprentissages très difficiles, car il impacte fortement les performances cognitives. Lorsque le chien est dans un tel état, ce qui est visible dans son langage corporel et via l’intensité de ses réactions, il est impossible pour lui d’apprendre. On remarquera d’ailleurs qu’il est généralement très difficile de l’interpeller ou obtenir un autre comportement de sa part. Il est donc déjà contre-productif d’essayer d’apprendre quoi que ce soit à un animal qui est dans un tel état d’énervement, même en le forçant.

Dans bien des cas, si l’exposition est prolongée, le stress génère une forte fatigue physique et mentale, poussant le chien à ne plus réagir. On considère d’ailleurs qu’il y a trois stades dans un épisode de stress: l’alarme, la résistance et l’épuisement. Le dernier stade est un effondrement des défenses, qui induit souvent un état dépressif. Cette inhibition donne l’impression que le chien a appris à mieux gérer ce problème.

Les réponses émotionnelles et comportementales sont liées

Chaque individu a son propre seuil de tolérance face au stress, certains vont cesser de réagir bien plus rapidement que d’autres. Quoi qu’il en soit, causer un stress aussi important comporte un gros risque. La raison est que les connexions entre le déclencheur et la réponse émotionnelle se sont renforcées par ces répétitions. Même sans rien faire, sans appliquer de punition, le simple fait que le chien ait ressenti un stress émotionnel aussi important face au déclencheur, renforce ces connexions. Cette connexion et la réponse comportementale associée, seront donc encore plus susceptibles d’être activées ultérieurement, dans un autre contexte.

Même si on arrive à inhiber temporairement la réponse comportementale, il est improbable qu’on ait changé la réponse émotionnelle. Si le chien n’est pas sécurisé et apaisé face à ces déclencheurs, il risque fortement de réagir à nouveau, peut-être de manière plus intense et dangereuse.

C’est pour cette raison que les professionnels qui ont acquis ces simples connaissances, préconisent de ne pas exposer l’animal aux déclencheurs de manière directe et prolongée. Dans sa zone de non-réactivité, sans stress intense, le chien pourra créer des connexions différentes ; le déclencheur sera associé à du calme et de la relaxation (souvent via des techniques comme le contre-conditionnement).

En conclusion

Il faut du temps pour modifier les chemins neuronaux par défaut. Les régressions ponctuelles sont les chemins neuronaux par défaut qui s’activent à nouveau. C’est un phénomène normal et ces régressions seront de moins en moins fréquentes. Cela ne veut pas dire que la thérapie est un échec. Un comportement très répété qui disparaît en quelques heures alors que les stimuli évocateurs et les renforçateurs restent présents, c’est une utopie – et dans le cas de ces vidéos, un mensonge.

Références:
– Cours de neurosciences en MSc. Clinical Animal Behaviour, par le Dr Kathy Murphy, Université d’Edimbourg
– Old Dogs Learning New Tricks: Neuroplasticity Beyond the Juvenile Period: https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC3956134/
– Fear, Fireworks & Neuroplasticity: What you should never do when your dog is afraid: https://blog.smartanimaltraining.com/2015/06/30/fear-fireworks-neuroplasticity-what-you-should-never-do-when-your-dog-is-afraid/

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