ZOUBI, LE CHIEN DES RUES (suite de l’article)


Chiens des rues / vendredi, mai 14th, 2021

Comme les autres chiens du village, Zoubi passait la grande majorité de son temps dans “sa zone”, autour de nos bureaux. Parfois, il nous escortait dans d’autres zones village (ou c’est nous qui l’escortions?). Sauf quand il se rendait compte que nous allions quelque part où il ne pouvait pas aller; il s’arrêtait et nous regardait continuer notre chemin. Malgré nos efforts pour l’encourager à nous suivre, il refusait de venir. C’était comme s’il y avait une ligne invisible qu’il ne pouvait pas franchir.

Ça arrivait aussi très souvent avec les chiens les plus amicaux du village. On pouvait interagir avec certains d’entre eux pendant quelques minutes, après quoi, ils nous suivaient joyeusement. Néanmoins, ils parcouraient rarement plus de 20 mètres avant d’être eux aussi bloqués par la ligne invisible.

Quand j’observais un chien passer dans une autre zone que la sienne, il se faisait presque toujours chasser. C’est quelque chose que j’ai d’ailleurs observé dans d’autres pays où il y a une population de chiens libres. Les chiens bougent rarement d’une zone et ils semblent maintenir une certaine forme de paix dans leur communauté en respectant l’espace des autres.

Je regardais parfois Zoubi repartir vers les bureaux avec appréhension. Il prenait des risques en traversant les zones des autres. Je l’ai d’ailleurs suivi plusieurs fois pour l’observer. Il y allait à pas de loup et contournait certaines zones – je le savais, car il ne prenait pas le chemin le plus court. Il est arrivé qu’il se fasse chasser par d’autres chiens, généralement des adultes. J’ai toujours trouvé que cette gestion de l’espace par les chiens des rues était fascinante – elle mérite vraiment d’être plus étudiée.

Le repos du guerrier

Je vivais en collocation avec des collègues, à 300 mètres des bureaux, de l’autre côté du village. Occasionnellement, Zoubi ‘escortait’ l’un d’entre nous après le travail, car nous y allions à pied. Les premières fois, nous lui avons proposé d’entrer dans le jardin – sans trop de succès. Il passait souvent la nuit devant le portail. Le lendemain, nous faisions le chemin jusqu’aux bureaux en sa compagnie. Il a fini par entrer dans le jardin, puis dans la maison. J’avais trouvé deux très jeunes chiennes (Mina et Nymphie, pour ceux qui les connaissent) et Zoubi semblait les apprécier.

Quand il se reposait dans la maison, il dormait comme une pierre. Il semblait s’autoriser un relâchement total, ce qu’il ne faisait certainement pas dans la rue; il ronflait et ne bougeait pas d’un poil pendant des heures, peu importe nos mouvements, nos bruits, l’odeur des repas venant de la cuisine… Zoubi était imperturbable.

Cependant, Zoubi n’était pas un chien de famille. Il ne venait pas tous les jours et refusait parfois de nous suivre jusqu’à chez nous quand on lui proposait. Parfois, il lui arrivait de partir au milieu de la nuit et on le retrouvait devant les bureaux dans la matinée. Il était libre et faisait ses propres choix. Même si sa vie était parfois difficile, je ne l’imaginais pas vivre autrement.

Zoubi

Les “sauvetages” de Zoubi

Des chiots du village le suivaient parfois quand il venait chez nous. Un matin d’hiver, alors qu’il faisait -20°C, une petite chienne attendait Zoubi devant notre portail. La pauvre avait une boule de neige coincée dans les poils de sa tête. Le plus elle essayait de s’en débarrasser en se frottant dans la neige, le plus la boule grossissait. Il était impossible de l’attraper ou la toucher, elle gardait toujours deux mètres de distance avec nous. Elle nous a suivi jusqu’aux bureaux et elle y était encore le soir quand nous sommes rentrés du travail. Entre temps, elle avait suivi Zoubi à la trace.

Le soir, j’ai pu la faire rentrer dans l’étable de la maison avec un chemin de gâteaux secs. Il y faisait froid, mais elle pouvait dormir dans la paille pour se réchauffer (pour faire fondre la neige coincée dans ses poils) et elle était à l’abri. C’est vite devenu une habitude; elle m’accompagnait tous les matins au travail, suivait Zoubi toute la journée et je la retrouvais là, tous les soirs. Le soir, elle rentrait avec moi des bureaux et elle allait dormir dans l’étable.

Quand je me déplaçais à pied dans le village, elle me suivait partout et m’attendait sagement. Les autres chiens n’osaient pas la chasser quand elle était avec moi. Elle n’était pas indépendante et contrairement à Zoubi, elle ne pouvait pas survivre seule. Il fallait qu’elle soit adoptée.

Il m’a fallu plusieurs semaines pour l’apprivoiser et je suis heureuse de vous annoncer qu’elle est toujours en vie, chez mon père en Bretagne. C’est comme si Zoubi savait qu’on allait pouvoir la sauver – je me trompe peut-être, mais j’aime penser qu’il a orchestré tout ça.

Les disparitions de Zoubi

Parfois, Zoubi disparaissait pendant plusieurs jours. Au départ, on ne savait pas où il allait, ni ce qu’il faisait. On pensait toujours au pire, jusqu’à ce qu’il réapparaisse, très maigre et épuisé. On pensait qu’il avait été enfermé quelque part, mais sans trop y croire; il savait se faire entendre quand il voulait partir de chez nous dans la nuit. Après chaque disparition, il dormait pendant plusieurs jours et presque sans bouger. J’ai fini par comprendre ce qu’il faisait pendant ces disparitions…

Un jour, je l’ai aperçu à l’autre bout du village au milieu d’un groupe de chiens. Ça faisait 3 jours qu’il avait disparu. Je me suis arrêtée pour l’interpeller, mais il m’a totalement ignoré. Son comportement était très bizarre et à ce moment-là, je ne comprenais pas ce qu’il faisait avec ces autres chiens, lui qui était si solitaire.

En observant bien, je me suis rendue compte que presque tous les chiens étaient des mâles. Il n’y avait qu’une seule femelle, qui était en œstrus. Les mâles la suivaient à la trace, lui léchaient la vulve et tentaient de la chevaucher dès qu’elle arrêtait de marcher. Je n’avais jamais observé ça avant. Zoubi, comme les autres mâles, semblait captivé par cette femelle.

De mon point de vue de femme et non sans anthropomorphiser tous ces comportements, j’ai ressenti une forte pitié pour cette pauvre chienne, que j’avais envie de sortir de cette situation. Elle semblait épuisée et tentait régulièrement de se poser. Dès qu’elle s’arrêtait de bouger, un mâle insistant la bousculait pour essayer de la chevaucher. Les autres attendaient autour. Elle ne semblait pas pouvoir se sortir de cette situation. Plus tard, j’ai constaté que ce n’est pas toujours comme ça; les femelles repoussent parfois les mâles très agressivement.

Étonnamment, j’ai rarement observé des bagarres entre mâles autour d’une femelle en œstrus, que ce soit en Grèce ou dans d’autres pays du monde où j’ai travaillé avec les chiens des rues. Par contre, j’ai rencontré beaucoup d’humains malveillants quand les chiens sont collés. En Inde, je restais parfois près des chiens qui étaient collés, de peur qu’on vienne leur faire du mal. Quoi qu’il en soit, Zoubi semblait être possédé et il était impossible de le détourner de son objectif. J’étais dorénavant persuadée que ses disparitions étaient toujours liées à des femelles en œstrus.

La suite au prochain article…

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